Bravo Jéjé !!!
Lettre ouverte aux journalistes à propos du réchauffement climatique
Publié originellement dans : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=16756
(avec graphique et mise en page ;-)
Laction politique ne précède pas mais suit lopinion publique: il est dès lors essentiel que les citoyens soient correctement informés sur les véritables enjeux du réchauffement climatique. Cette lettre sadresse aux journalistes, mais à notre échelle, ne sommes-nous pas tous un peu des journalistes??
Mesdames, Messieurs les journalistes,
Permettez-moi de vous exposer les raisons pour lesquelles ma personne, en tant que père dune famille vivant aujourdhui en France, et la vôtre, en tant que professionnel de linformation (lun nempêchant pas lautre, vous avez peut-être également eu le bonheur de mettre dadorables visages sur le terme générations futures), sommes chaque jour complices dun crime contre lhumanité (et contre la biodiversité du règne vivant dans son ensemble), par le biais de la mise en place dune véritable « bombe à retardement ».
Le « réchauffement climatique » désigne laugmentation de la température moyenne de latmosphère et des océans à léchelle de la planète. Il est désormais unanimement reconnu par la communauté scientifique que ce dérèglement est principalement le fait des activités humaines, par le renforcement de leffet de serre dû aux rejets dans latmosphère de gaz dits à effet de serre. Outre une concentration de dioxyde de carbone jamais aussi élevée depuis plus de 400 000 ans, la caractéristique majeure de ce phénomène réside dans la brutalité à laquelle ce changement de température intervient, ce qui constitue du jamais vu à léchelle des temps géologiques.
Alors que chaque année bat de nouveaux records de chaleur, que les deux dernières décennies sont les plus chaudes depuis la fin de la dernière période glaciaire il y a 12 000 ans, voici une liste non exhaustive des conséquences de lélévation de la température mondiale prévue par les modèles climatiques :
- Augmentation du niveau des mers et des océans (dilatation des eaux, fonte des glaciers et des calottes polaires)
- Recrudescence des phénomènes météorologiques extrêmes (ouragans, canicules)
- Modification des régimes de pluviométrie (inondations, sécheresses)
- Raréfaction des ressources en eau, diminution du couvert neigeux
- Appauvrissement des sols
- Perte de biodiversité (extinction probable dune espèce vivante sur trois dici 2050)
- Propagation favorisée des maladies à vecteur (augmentation de laire de répartition et de la vitesse de maturation du paludisme, mutation favorisée des agents pathogènes)
- Forte augmentation des flux migratoires (prévision de plusieurs centaines de millions de réfugiés climatiques dici 2050)
Finalement, trois conséquences majeures se dessinent :
- Famines : si aujourdhui il ny a pratiquement aucune famine sur la planète qui ne soit la conséquence dune guerre ou dune oppression politique, les famines prévues dans le contexte du réchauffement climatique seront directement une conséquence de la chute des rendements agricoles.
- Pandémies : laugmentation du potentiel endémique des maladies à vecteur (cas du paludisme, qui fait déjà aujourdhui entre 1,5 et 2,7 millions de morts chaque année et contre lequel il nexiste aucun vaccin, mais également de la dengue, de la fièvre jaune...), et lexposition, du fait de la migration des agents pathogènes en dehors des zones tropicales, de populations nouvellement concernées (donc nayant pas eu loccasion de simmuniser partiellement) préfigurent une augmentation majeure du nombres de victimes des maladies à vecteur à travers le monde
- Risques aggravés de conflits armés majeurs : dans un contexte planétaire où la démographie va passer de 6 à 9 ou 10 milliards dindividus et dans lequel les sources dénergies fossiles (sur lesquelles 80% de notre consommation dénergie repose) vont disparaître, les tensions conflictuelles seront par la force des choses augmentées : si le monde na pas connu de conflits majeurs depuis plus de soixante ans, cest grâce à labondance de lénergie qui a, jusquà présent, comblé les besoins vitaux de la majeure partie des habitants de la planète1.
Outre lampleur des conséquences possibles, trois caractéristiques fondamentales font du réchauffement climatique un défi sans précédent dans lhistoire de lhumanité, le phénomène étant :
- global : chaque individu de la planète est concerné et peu importe que les émissions de gaz à effet de serre proviennent de Paris, Calcutta, Santiago ou Yaoundé
- irréversible : aucun de nous ou de nos enfants et petits-enfants ne verra le retour à une situation normale (i.e. exempte de toute perturbation anthropique du climat)
- différé : linertie du système climatique, cest-à-dire le temps nécessaire au climat pour séquilibrer en réaction aux perturbations en présence, est de lordre du siècle ; cest en moyenne le décalage entre le moment où nous montons le thermostat (i.e. CO2 que nous émettons dans latmosphère, dont la durée de résidence est en moyenne de cent ans et qui saccumulera irrémédiablement pendant cette même période) et laugmentation de température qui en résulte (i.e. conséquences du réchauffement climatique).
Cela signifie que les premiers effets du réchauffement observés aujourdhui résultent des émissions de nos arrière-grands-parents et que les objectifs de réduction démissions de gaz à effet de serre fixés par la communauté internationale sont définis afin de ralentir laugmentation de la concentration de ces mêmes gaz dans latmosphère et de contenir laugmentation de température qui en découle, cest-à-dire, au mieux, de cesser daggraver le dérèglement du climat. Cest la raison pour laquelle attendre avant de réagir que de sérieux problèmes ne se manifestent rend la partie perdue davance.
Daucuns diront quécrire ces quelques paragraphes est faire du catastrophisme. Ce ne sont malheureusement que quelques conclusions du GIEC2, cest-à-dire des faits avérés et des prévisions reconnues de manière consensuelle par la communauté scientifique. Il existe cependant des faits ponctuellement observés et un peu moins documentés dans la littérature scientifique, mais qui représentent une menace demballement de la machinerie climatique. De la même manière que la diminution de lalbédo des calottes polaires accélère le réchauffement climatique (plus la glace fond, moins il y a de surface blanche réfléchissant la lumière et la chaleur, plus il fait chaud) :
- la diminution de labsorption du CO2 par le couvert végétal3
- le dégagement de méthane par le pergélisol4
risquent de mettre en route une machine infernale, qui induirait des hausses de températures dont le maximum est à ce jour inconnu, sur laquelle notre pouvoir daction serait quasiment nul, et qui pour le coup nous mènerait tout droit à une catastrophe.
Nous devons donc éviter le non-maîtrisable et maîtriser linévitable. Une fois le problème posé, et après avoir souligné que notre comportement de consommateur de masse à loccidentale est à la racine du mal, que si les discours évoluent ils ne sont malheureusement pas suivis dactes à la hauteur des enjeux, que la réduction volontaire prônée par ces mêmes discours est insuffisante car peu de personnes sont prêtes à faire un geste si celui-ci ne sinscrit pas dans un contexte de volonté collective, que la nécessaire révolution des mentalités nest manifestement pas encore en marche, quil faut arrêter despérer plus que ce que la technologie ne pourra nous apporter dans les délais impartis (la technologie seule ne peut rien, la baisse de la consommation par unité de production nengendre quune multiplicité des usages qui prolonge la tendance à la hausse de la consommation globale dénergie)... il est alors important de comprendre que nous vivons dans lillusion dune énergie inépuisable et bon marché. Il faut se faire à lidée que lénergie doit et va coûter de plus en plus cher.
Or, dans un monde fini, la question nest pas de savoir si la consommation de ressources non renouvelables a une fin, mais elle est de savoir quand et comment. Soit nous organisons le plus intelligemment possible une forme de décroissance matérielle maintenant, ce qui ne sera pas nécessairement dramatique pour notre joie de vivre, et pourrait au contraire constituer un projet de société comme un autre5, soit nous attendons que cette inévitable décroissance se répartisse delle-même, nécessairement dans de moins bonnes conditions, très inégalitaires, et avec le risque dun chaos social avec au bout du compte que des perdants.
Une solution réaliste, efficace et simple à mettre en uvre existe pour prendre les choses en main en matière de lutte contre le changement climatique : elle sappuie sur la fiscalité de lénergie6. Dès lors, pourquoi, alors que le sujet est si important, les politiques ne réagissent-ils pas à la hauteur de lenjeu ?
- Dune part, il est faux de croire que les élus sont plus informés sur le sujet du réchauffement climatique que la majorité des gens. Leur mode dinformation passe également par les journaux télévisés et la presse écrite.
- Dautre part, les élus ont certes de larges possibilités daction mais uniquement à partir du moment où le souhait est partagé de réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre (autrement dit quand leurs mandats reposent sur la volonté du peuple éclairé). Leur marge de manuvre se limite là. En démocratie, les élus ne peuvent pas nous imposer une sobriété dont nous ne voulons pas7. La démocratie nest pas la voix de la sagesse mais celle de la majorité.
La responsabilité essentielle des journalistes dans laffaire se pose là : informer les citoyens sur les véritables enjeux du changement climatique. Si jai pu me documenter sur le sujet en quelques semaines sur mon temps libre, les professionnels de linformation que vous êtes peuvent sans aucun doute atteindre bien plus rapidement et aisément cet objectif avec rigueur et objectivité.
Lorsque la pénurie des polymères dérivés du pétrole aura entraîné, entre autres, une incapacité de nos hôpitaux à faire face aux premières manifestations graves du réchauffement climatique, comment soutiendrons-nous le regard de nos petits-enfants qui nous demanderont : « Comment en sommes-nous arrivés là ? » Nous nous souviendrons alors quen ce début du XXIe siècle, la une de nos journaux se faisait par exemple sur les résultats du Grand prix de Formule 1 de Chine... ou que les informations relayées par les médias en matière de réchauffement climatique ne reflétaient pas le diagnostic consensuel de la communauté scientifique... et que nous étions tous complices de limmobilisme fatalement destructeur dont notre société fait preuve de manière hypocrite et irresponsable.
Il peut sembler impossible quune société technologiquement avancée puisse choisir de sautodétruire, cest pourtant ce que nous sommes en train de faire. Homo Sapiens est apparu depuis plus dun millier de générations et en trois ou quatre générations, on bouffe la baraque... Nous participons chaque jour à un gigantesque gaspillage, et nous léguons la facture et les ennuis à ceux qui suivent et qui nont même pas voix au chapitre aujourdhui, sans même avoir profité de la « fête », cest-à-dire nos propres enfants qui, si des bouleversements gravissimes surviennent, ne pourront quassister impuissants aux conséquences de nos actes actuels.
Merci de prendre rapidement en compte ces considérations dans vos propos ou dans votre ligne éditoriale, le temps presse : en cinq minutes, ce qui est peu ou prou le temps nécessaire pour lire ce courrier, 218 797 tonnes de CO2 ont été émises dans le monde8. Une moitié de cette quantité sera absorbée par les océans et les écosystèmes terrestres, lautre moitié va inexorablement saccumuler dans latmosphère pendant environ un siècle, contribuant ainsi à laugmentation de la température globale. Dans le même temps, 1263 naissances ont eu lieu pour 542 décès8, soit 721 locataires supplémentaires sur notre planète.
Jérôme Vignat
1 La fin des énergies fossiles est doublement problématique car la situation est telle que nous avons encore de quoi aggraver largement le dérèglement du climat, mais nous navons pas la garantie que nos capacités de réaction seront encore présentes lorsque les premiers effets sérieux du réchauffement se manifesteront.
2 Le Groupe intergouvernemental dexperts sur lévolution du climat, mis en place par le PNUE (Programme des Nations unies pour lenvironnement) et lOMM (Organisation météorologique mondiale) est composé de plusieurs milliers dexperts qui synthétisent un rapport complet tous les cinq ans environ, pour rendre compte de ce qui fait ou ne fait pas consensus au sein des communautés scientifique, technique et socio-économique, et sur la base duquel les protocoles internationaux sont mis en place (e.g. Kyoto). Ce sont des rapports assez difficiles à appréhender pour tout un chacun, mais des résumés sont faits à lintention des décideurs : http://www.ipcc.ch/languageportal/frenchportal.htm
Du reste, cet autre site, réalisé par un panel de scientifiques indépendants et sur les bases des rapports du GIEC, présente une vulgarisation du sujet concise, fiable et encore plus accessible : http://www.greenfacts.org/fr/dossiers/changement-climatique/index.htm
3 Sous leffet du stress thermique et du manque deau de la canicule de lannée 2003, la végétation en Europe a moins absorbé de CO2 que les sols nen ont émis par décomposition de lhumus, transformant ainsi temporairement les écosystèmes terrestres en émetteurs nets de CO2, alors que dhabitude ils épongent une partie de nos émissions.
4 Le méthane est un gaz à effet de serre 23 fois plus puissant que le CO2 et est présent en quantité gigantesque sous le sol gelé des hautes latitudes canadiennes et russes qui se craquelle en de multiples endroits sous leffet de laugmentation de température.
5 Les émissions de gaz à effet de serre par habitant varie dun facteur 3 entre la Suède et lAustralie... les Suédois ne sont pourtant pas des hommes de Cro Magnon et on peut se poser la question de savoir sils sont trois fois plus malheureux que les Australiens...
6 Le plein, sil vous plaît, Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, Editions du Seuil, février 2006.
7 Lors de lélaboration de son « Plan Climat 2004 » la limitation de la vitesse sur autoroute à 120 km/h (la mesure la plus simple et immédiatement efficace pour réduire nos rejets de CO2) a été écartée pour cause dimpopularité.
8 « Population, Resources, Environment and Development : the 2005 Revision » United Nations : http://unstats.un.org/pop/dVariables/DRetrieval.aspx
Mardi 9 janvier 2007
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13:06
Par Jérôme Vignat
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